[A2k] Jobs et les DRM : un point d'inflexion pour les industries de l'informatique

Hervé Le Crosnier herve@info.unicaen.fr
Sun Feb 11 19:25:15 2007


	Bonjour,

	Je voudrais revenir ici sur la surprise provoquée par la lettre
	de Steve Jobs, et les divers commentaires émis ici ou là.

	D'abord, une traduction française est maintenant disponible
http://www.macplus.net/magplus/chronique-13726-steve-jobs-s-exprime-sur-les=
-drm

	Deux pistes de réflexion s'offrent à nous :
	- enfoncer encore le clou pour montrer l'idéologie qui
	  se loge dans les discours de l'industrie du disque
	  et des responsables politiques.
	- aller plus loin en repérant les autres conséquences de
	  la position de Steve Jobs, et la bifurcation déterminante
	  que celle-ci provoque dans l'industrie informatique.


	1 - savent-ils lire ?
	---------------------

	Les plus fabuleux dans l'aveuglement idéologique sont les
	représentants de la RIAA, le lobby industriel de la musique aux
	Etats-Unis :  "Apple's offer to license FairPlay to other
	technology companies is a welcome breakthrough and would be a
	real victory for fans, artists and labels,”

	Partager les verrous, qu'il est fort ce mythe de
	"l'interopérabilité" des DRM, roue de secours de ceux qui
	refusent de regarder la réalité en face.

	Malheureusement, Jobs dit exactement le contraire, qu'il est
	impossible de licencier une technologie de DRM, et que donc il
	ne souhaite pas distribuer des licences de FairPlay....

	Dans le genre faux-cul, notre Ministre de la Culture est pas mal
	non plus : "Je me réjouis qu'Apple, via son président Steve
	Jobs, prenne en compte les préoccupations du grand public, des
	créateurs et du gouvernement qui demandent que
	l'interopérabilité soit un droit pour tous. L'interopérabilité,
	c'est-à-dire la liberté pour l'internaute de lire une oeuvre
	acquise légalement sur tout type de support est une des avancées
	majeures de la loi sur le droit d'auteur."

	Hum, la Loi du 3 août 2006
http://www.legifrance.gouv.fr/WAspad/UnTexteDeJorf?numjo=MCCX0300082L
	est avant tout une loi pour protéger les DRM de l'activité des
	citoyens qui peuvent avoir besoin, parce qu'ils possèdent
	légalement une oeuvre, d'en faire des copies.
	Avec cette loi, "déplomber" un DRM devient un délit. Cette Loi
	vise à organiser l'interopérabilité au travers d'une commission
	et non à partir de l'innovation technologique. Une manière de
	l'enterrer en beauté.Ce que les représentants des logiciels
	libres ont souligné durant tout le processus législatif.

	Or Jobs nous dit que cette interopérabilité est une
	illusion. Soit on rend publiques les technologies (et leurs
	secrets) et on ne pourra pas garantir leur efficacité et leur
	maintenance, soit on supprime carrément les DRM. Devant la
	montée de lois inapplicables, il choisit la  seconde solution,
	et c'est cela qui met tout le monde en émoi. C'est certes un
	sous-produit des Lois françaises et des procès norvégiens,
	mais pas dans le sens préconisé, dit interopérabilité, qui
	apparaît techniquement irréaliste, mais bien dans le sens prôné
	par les opposants à toute forme de DRM.

	On ne pouvait finir avec les commentateurs sans évoquer
	l'inénarrable Hervé Rony, directeur général du Snep (Syndicat
	national de l'édition phonographique) : "Steve Jobs botte en
	touche, comme tout fabricant de matériel, pour ne pas avoir à
	assumer sa part de responsabilité dans l'interopérabilité. [...]
	Nous n'avons pas eu besoin de Steve Jobs pour nous poser la
	question de savoir si les DRM doivent ou non être maintenus.
	C'est une réflexion que les maisons de disques mènent pour leur
	catalogue,[...] Rappelons que les DRM sont optionnelles, comme
	l'a souligné la loi Dadvsi. Mais nous considérons qu'elles sont
	utiles, un postulat essentiel pour protéger les oeuvres sur les
	plates-formes."

	Une manière de distinguer les DRM sur supports (aujourd'hui
	largement abandonnés dans la pratique par les majors, avez-vous
	acheté des disques avec copy-control ce Noël ?) et la
	traçabilité des achats sur plate-formes... qui relèverait du
	vendeur et non des maisons de disques.

	C'est, certes, une réponse du berger à la bergère, de
	l'industrie du disque, pointée du doigt par Jobs, à l'industrie
	informatique. Mais cela n'en fait pas une réflexion
	opérationnelle pour son propre secteur industriel.

	Et qui ne tient pas compte de la façon dont Jobs veut,
	justement, se retirer de ce "métier" de gardien auquel Hervé
	Rony voudrait cantonner l'industrie informatique.

	2 - bifurcation du projet de l'industrie du logiciel
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	Il serait certainement trop rapide de considérer
	que le discours de Steve Jobs est uniquement celui des
	responsables du "contenant", des ordinateurs et matériels de
	lecture. N'oublions pas que Jobs est aussi le premier
	actionnaire individuel privé de Disney, et que le iPod vidéo
	doit beaucoup aux négociations Apple-Disney.

	Les positions que Steve Jobs vient de prendre sur les DRM vont
	certainement secouer aussi le Jobs détenteur d'une des
	principale industrie de contenu de la planète.

	N'oublions pas non plus que ce texte est publié alors que
	s'ouvrent à nouveau les négociations entre la plate-forme iTunes
	et les majors pour renouveler (en mars) le contrat qui les
	lient. Rendre public une telle prise de position, c'est aussi
	un coup de poker dans une négociation commerciale très serrée.

	Regardons aussi la violence des réactions de Microsoft.
	Ainsi les déclaration de Jason Reindorp, directeur du marketing
	pour le Zune : "“irresponsible, or at the very least naïve [...]
	It’s like he’s on top of the mountain making pronouncements,
	while we’re here on the ground working with the industry to make
	it happen;" (The New York Times, 7 fevrier).

	Comme toujours, celui qui dit que le roi est nu doit être pendu.

	Les plus réalistes au fond, sont les industries du contenu. Les
	vrais acteurs, pas leurs pseudopodes idéologiques comme le SNEP.

	Tiens, EMI, qui projette de vendre en ligne sans DRM au travers
	d'une alliance avec MySpace (dépêche Reuters du 9 février).
	Ou Vivendi Universal, qui n'a pas attendu pour préparer une
	plate-forme gratuite (alors même que ses idéologues, notamment
	Madame Fourtoux avaient tout fait pour criminaliser le
	déplombage des DRM dans la loi DADVSI... mais l'appel du
	business est toujours plus fort que l'idéologie).

	Ces industries ont déjà fait le chemin, mesuré combien la
	stratégie de verrouillage a détourné les clients du music
	business. Car ce n'est pas le moindre paradoxe que de voir une
	industrie, qui depuis son origine est intimement liée à son
	public, perdre toute capacité de leadership envers la jeunesse
	en quelques années d'errements.

	En sera-t-il de même pour l'industrie du logiciel ?

	Car ce que dit Jobs est avant tout un point d'inflexion pour
	l'industrie du logiciel. Celle-ci avait globalement recentré son
	activité, ou du moins la façon de projeter son activité dans le
	futur, d'une industrie de service et d'outils vers une
	industrie de suivi et de contrôle. Tous les projets
	informatiques récents vont vers une accentuation de la
	surveillance, du cryptage, des traces, des "garanties" portées
	aux industries du contenu, et in fine vers la "gestion des
	identités". Le projet de numérotation unique des
	microprocesseurs porté par Intel et Microsoft en étant le
	symbole le plus abouti.

	Pour cette industrie habituée aux phénomènes de "captation
	privative de clientèle", qui sont en réalité autant de façons
	d'organiser le lock-in des usagers (et des "partenaires"
	industriels), l'évolution vers la gestion des verrous et des
	compteurs pouvait apparaître naturelle.

	Mais Jobs dit que le projet mégalomaniaque du verrouillage est
	inaccessible. Pas pour des raisons éthiques ou des choix de
	société, mais bien parce qu'on n'arrêtera pas le fluide
	numérique, que la nature même des documents numériques est de se
	reproduire à l'identique pour un coût marginal tendant vers
	zéro... et que toutes les digues et les contraintes que l'on
	pourrait porter n'y feront rien. Il est une constante économique
	qui veut qu'un produit tende à se vendre à son coût marginal...
	qui est si faible pour le numérique que cela rend impossible la
	rentabilité industrielle si on doit ajouter le développement,
	et surtout la maintenance, de systèmes de verrouillage.
	D'autant que ces systèmes ont un effets pervers en limitant
	la quantité de ventes possibles pour les produits, sans vraiment
	brider la quantité de circulation parallèle.

	Pire, Steve Jobs constate que le developpement même de
	l'informatique, et la généralisation mondiale de connaissances
	et de savoir-faire que ceci a provoqué, jusque dans les mains
	des usagers (ce que d'autres appellent "The Pro-am revolution"),
	a créé un vivier de "décrypteurs" et de "hackers" qui, selon son
	expression, disposent du temps et des ressources informatiques
	et culturelles pour pratiquer le déplombage, comme un sport et
	comme un art.

	Ajoutons la rupture du lien de confiance entre le show business
	et ses clients/adorateurs/fans, et nous découvrons avec Jobs que
	tant la matière grise, que la participation de tous à ce
	phénomène de passagers clandestin, sont devenus des ingrédients
	majeurs face auxquels l'industrie de l'informatique est démunie.

	Pour Microsoft, cela sonne comme un glas terrible. Pour toute
	une industrie qui se voyait en "sauveur" des producteurs de
	contenu, cet aveu est un coup de poignard dans le dos.

	3 - Perspectives ?
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	Qui sort gagnant ? Les industries du contenu sont maintenant
	face à une réalité qu'elles ont trop longtemps cherché à nier
	(cf. l'aveuglement des lobbyistes qui ont porté la Loi DADVSI
	sur les fonds baptismaux). Mais heureusement, tous les mavericks
	du système avaient tenté de nouveaux moyens de diffusion qui
	vont certainement percer la croûte de gel dans les mois qui
	viennent... MySpace en tête, qui se promet d'être le grand
	gagnant de l'opération.

	Les industries des médias savent vendre ce qu'elles distribuent
	gratuitement. C'est même leur caractéristique économique. Et les
	accords entre les Networks et Google pour la diffusion des
	séries télé sont un exemple de leur compréhension des nouveaux
	modes d'usage et d'un modèle d'affaire adapté. Cette
	industrie a déjà su tourner la question du contrôle des flux
	cryptés en adoptant des "set top boxes" (boîtiers satellites, ou
	de la télé sur ADSL) dont la clé de cryptage change
	régulièrement, permettant un modèle de l'abonnement et déjouant
	les ventes parallèles de boîtiers pirates, tels ceux qui ont
	fleuris au démarrage de Canal +.

	Mais les mieux placés pour reprendre la tête dans la grande
	course à la ré-organisation économique sont les télécoms, qui
	gèrent l'autre type de "portiers" (gatekeeper selon la
	terminologie professionnelle) avec la carte SIM des mobiles :
	vérification des autorisations d'accès, micropaiements indolores
	et insensibles, convergence des outils de lecture et d'accès
	notamment avec les téléphones 3G... tous les ingrédients sont au
	rendez-vous.

	Remarquez que pour ces deux dernières industries, la question
	de l'abonnement, de la gestion de compteurs est au coeur de
	leurs métiers. Car ce qui rend illusoire le projet des DRM,
	c'est que ceux ci sont directement associés à des biens
	numériques indépendants de leur source (i.e. que l'on doit, ou
	pense, pouvoir transférer d'appareil en appareil, et sur
	lesquels, du fait d'un achat initial, on pense avoir une
	"propriété", c'est-à-dire un droit d'usage permanent et
	non-contrôlé).

	Finalement, la ré-orientation vers les formules d'abonnemment
	semble la voie la plus crédible pour les biens numériques.
	Restent bien évidemment de nombreux problèmes, en particulier
	ce qu'on appelle l'informatique pervasive, c'est-à-dire la
	connexion permanente, y compris de nos appareils portables.

	Mais le modèle gratuit, ou du paiement volontaire (tel qu'il
	est pratiqué par les logiciels libres, adossés sur des
	fondations, ou par certaines nouvelles entreprises de la musique
	comme Nettwerk Music Group au Canada : ) reste aussi une
	hypothèse crédible.

	Au fond, les questions de société et de liberté qui étaient
	associées au verrouillage numérique des DRM, sont maintenant
	confrontées, au delà d'une opposition éthique et citoyenne, aux
	propres contradictions économiques du système. C'est
	vraisemblablement comme  cela que finissent toutes les
	mobilisations : les idées sont intégrées  au fonctionnement du
	système, au moins de façon détournée. Cela se traduit par la
	victoire globale des plus innovants, des plus "à l'écoute", mais
	aussi, et c'est ce qui nous laisse des raisons d'espérer, par
	une avancée des projets et des idées portées par les mouvements
	citoyens.... qui doivent alors rebondir pour repérer les
	prochaines failles par lesquelles la soif de profit et de
	contrôle va percuter les droits des citoyens. Pour les colmater
	au  plus vite et protéger nos vies de la marchandisation
	complète.

	Nous venons, avec l'aveu de Steve Jobs de marquer un point qui
	comptera très fort dans le futur proche. Bien évidemment la
	question des DRM reviendra. Les industries blessées sont souvent
	les plus farouches. Mais nous aurons dorénavant un argument de
	poids. Un acquis qui doit nous inciter à continuer la défense et
	illustration des nouveaux modèles coopératifs et libres qui sont
	rendus possibles par le numérique  et les réseaux.


Hervé Le Crosnier